Cartes interdites, cartes obligatoires

La deuxième intervention de la journée consista en une montée dans le donjon afin d’y opérer une entrée collective en illégalité cartographique.
Où l'on découvre les malfrats au grand complet
Où l’on découvre les malfrats au grand complet

Les Marseillais aiment à se considérer comme des rebelles. Ils voient dans la simple existence des châteaux d’If, saint-Jean et saint-Nicolas la preuve de leur résistance à tout pouvoir central. En réalité, la tension entre la défense contre des invasions étrangères et la mise en garde contre des dérèglements internes est constitutive de toute fortification. Tout pouvoir entend se prémunir à la fois contre les dangers extérieurs et les tentations intérieures. Exactement contemporain de la création du château d’If par ses compatriotes florentins, Machiavel fait de cette réflexion le coeur du Prince (1527).  » La guerre, les institutions et les règles qui la concernent sont le seul objet auquel un prince doive donner ses pensées et son application, et dont il lui convienne de faire son métier: c’est là la vraie profession de quiconque gouverne » (ch. XIV). D’où l’importance de la géographie, de la connaissance de son territoire, de la chasse comme pratique de l’espace. D’où l’importance, bien sûr, de la cartographie, discipline alors naissante que Machiavel connaît bien pour avoir expertisé de nombreux ouvrages défensifs ou hydrauliques (notamment les propositions de Léonard de Vinci). « Les princes ont été généralement dans l’usage, pour se maintenir, de construire des forteresses, soit afin d’empêcher les révoltes, soit afin d’avoir un lieu sûr de refuge contre une première attaque.  » (ch. XX) Les forteresses n’ont donc pas de validité par elles-mêmes : tout dépend du contexte, du rapport de forces et des alliances en cours. Vauban ne dira pas autre chose, aucun bâtiment n’est imprenable : la méthode, l’adhésion des civils, la formation et l’implication des soldats comptent au moins autant que la bonté des ouvrages…

sur fond de graffitisAussi, poursuit Machiavel,  » le prince qui a plus de peur de ses sujets que des étrangers doit construire des, forteresses; mais il ne doit point en avoir s’il craint plus les étrangers que ses sujets  » (ch. XX). Dans ce contexte, on conçoit aisément que toute information sur les forteresses se révèle particulièrement précieuse. Comme les cartes du pays, les plans des fortification sont soigneusement conservés, réservés à quelques décideurs politiques et militaires. Autrement dit, les cartes sont marquées du sceau du secret. Une forteresse dont habitants, voisins, ennemis connaîtraient le détail ne serait plus une forteresse…

Au-delà des forteresses, c’est toute l’histoire de la cartographie qui se place sous le sceau d’une culture du secret. En France, l’Institut Géographique National (IGN) n’a été démilitarisé qu’en 1976, tout en restant alors sous la tutelle du Ministre de la Défense … Quelques siècles après la Renaissance, l’interdit s’est transmuté en obligation. Il est était impossible de figurer le donjon? Interdit d’en diffuser l’image? Criminel d’en afficher le plan? Désormais c’est l’inverse. Pénétrer dans un espace public impose l’affichage du plan du bâtiment, accompagné de nombreuses informations connexes. C’est le fameux « plan d’évacuation » qui doit être dessiné selon des normes en vigueur, et affiché dans l’espace concerné. Le poids de la défense s’est déplacé vers la défense civile, la protection civile, la peur de l’incendie et des attentats. On craignait autrefois l’attaque extérieure? On tremble désormais devant les risques intérieurs. Les ingénieurs militaires façonnaient l’urbanisme et l’architecture militaire? Les commissions de sécurité décident aujourd’hui de l’ouverture et de la fermeture des bâtiments. De la Renaissance au XVIII° (au moins), chacun cherchait à découvrir ces informations cartographiques. Aujourd’hui elles sont affichées sous notre nez, exhibées, même… et ignorées de tous. Au nom de la sacro-sainte sécurité, démilitarisée et « civilisée ».

Mais qui regarde les plans d’évacuation?évacuation du donjon 2évacuation du donjon 1

plan d’évacuation salle de la chapelle

Qui regarde les plans d’évacuation? Pas grand monde, et en tous cas pas ceux qui les installent, puisque celui-ci, à If, était apposé sur le mauvais mur. « Vous êtes ici »? Mais non, pas du tout, vous êtes en face, et plus personne ne peut s’y retrouver! Oui, on a bel et bien perdu le Nord, et le mur qui nous fait face, et sans doute la sortie également. (Notez bien qu’il faut éviter de repartir en ascenseur…)

détail du Donjon vauban début XVIII° If 2
détail du Donjon, 2° étage, salle dite de la chapelle, Vauban début XVIII°

 

plan d'évacuation du 1° étage
plan d’évacuation  du 1° étage
Les tours d'If plan Vauban début XVIII°
Les tours d’If, 1° étage, plan Vauban début XVIII°
plan d'évacuation du rez-de-chaussée
plan d’évacuation du rez-de-chaussée
l’entrée en illégalité cartographique

En cette matinée du dimanche 8 juin 2014, il fut donc procédé à une l’entrée en illégalité cartographique – faut-il dire « une entrée en résistance cartographique »? Le plan d’évacuation indélicatement apposé sur le mur de droite fut démonté… pour laisser apparaître sur son verso une version secrète du plan dressé par Vauban lors de sa mission marseillaise à l’aube du  XVIII° siècle. L’entrée en illégalité cartographique

Morale de l’opération? Un plan peut en cacher un autre, bien sûr.

Plus sérieusement, le télescopage entre plan interdit /plan obligé force à se demander : qu’est-ce qu’un monument? Quel rapport y a-t-il entre une forteresse bâtie dans le secret, la rareté d’informations, la hantise de l’espionnage, et un bâtiment qui semble le même, archicartographié, exposé aux regards, à la banalité des visites multiples? Les pierres et leur permanence n’ont que peu à voir avec tout ceci. Tout est affaire de regard.

Et si la surexposition du bâtiment et de ses cartes était la meilleure façon de mal le voir ou de ne plus le voir, façon « lettre volée »?

Et si l’obligation cartographique devenait, après des siècles de culture du secret, une version symétrique, raffinée, de l’invisible?

(g.m.)

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